Vieux démons.

Dimanche 7 février

Une 1664 vide. Comme une odeur de lardons grillés. Une lumière blafarde, les nuages n’en démordent toujours pas, et on pourrait dire que la nuit tombe déjà. Il n’est que seize heures, trente-six minutes.

Une musique entraînante contraste avec cette atmosphère grise. Une tranche de citron sur la couverture d’un livre : un mauvais roman qu’il se contraint de lire. La masturbation intellectuelle d’un écrivain guère littéraire. Mais il se dit que pour comprendre la vie des écrivains d’aujourd’hui, il faut lire leurs merdes. Il regrette. S’il avait su, il aurait relu du Duras.

Il chasse ses vieux démons en reprenant la lecture, l’accompagne de canettes de bière, et toujours, de ses cigarettes. Il se cantonnera aux Lucky light, il évitera de se remettre aux Camel. Ce serait le signe de son impuissance, d’une faiblesse qu’il n’a toujours pas surmontée. Il combat les espoirs idiots. Il écrit, et se rend compte qu’en posant ces mots, il avoue à nouveau qu’il est faible.

Reste la musique. Elle le retient, comme un vieux tee porté par une vieille épingle sur l’étendoir en plein courant d’air. Si, à tout jamais, un gros coup de vent se faisait sentir, tout lâcherait. L’épingle est solide, ou au moins il l’espère. Il espère résister. Il attend que la tempête se calme, que les paroles se fassent plus rares. Et on verra quand le printemps reviendra : ses vieux démons repartiront peut-être.

Entre deux.

Dimanche 7 février

T’arrêter de fumer, ce serait renoncer à cette partie de toi que tu n’assumes pas complètement – et assumer l’autre moitié.

Ce serait faire un choix. Regarde ce qu’on a l’air con, avec nos élans pseudo rock’n'roll un week-end sur trois, le temps qu’il faut pour t’en remettre, et ta vie de bobo parisien le reste du temps. Tu fumes, et alors, c’est quoi ? C’est la constante rock de l’histoire, c’est ce qui te rend un peu moins bobo ?

Tu vas devoir faire le choix d’assumer ton côté no-look, de devenir écolo quand ça t’arrange, de voter à gauche (mais pas trop), pour te donner bonne conscience, d’aller aux avant-premières de courts métrages sur la pauvreté, de sourire et d’avoir l’air inquiet quand il faut.

Tu vois, c’est comme cette nuit. Tu te couches à minuit, tu te lèves à dix heures. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je croyais que le week-end t’étais plus bobo. Ou alors c’est le contraire. Tu vas bien devoir le faire, ce putain de choix…

C’est vrai.

Samedi 23 janvier

La semaine la plus déprimante de l’année s’achève. C’est vrai. Il paraît.

Mais c’était une semaine sans alcool – c’est peut-être une explication. Je me suis caché trois soirs au cinéma, pour éviter les regards de la foule, leurs cernes sur leurs yeux. J’ai marché la nuit, j’ai évité le bus. Certains râlaient. J’ai raté mon isolement pour le bien de mes relations sociales. Je n’aurais voulu qu’une chose : m’enfermer et écouter Alexi Murdoch. Faut que j’arrête la folk, oui.

Je me suis rappelé d’une chose également : un jour – j’avais dix, douze ans peut-être – j’ai cassé deux miroirs la même journée. Je crois que ce sont les seuls de ma vie que j’ai cassé. Pas que je sois spécialement superstitieux (à part les chats noirs, les échelles et le pain sur la table, rien ne me gêne), mais voilà, c’était 7 + 7 ans de malheur. Si j’avais douze ans – je suis pessimiste, je suis encore maudit pour quelques temps : trois ou quatre ans grand max.

Moi qui pensais tomber amoureux dans une ou deux semaines, c’est con. Mais ces trucs, ces conneries de superstitions, c’est pas vrai, non ? Will you wait for me?, il dit, Mr Murdoch.

Propre.

Dimanche 17 janvier

Il est onze heures quatorze et j’ai l’impression que je n’ai pas décuvé. Oui, je suis encore saoul. Mon appartement est à la fois propre et d’une insalubrité impressionnante – certains ont fait la vaisselle hier soir, et celle-ci repose, timide et éparpillée, à côté de l’évier. Des draps normalement propres attendent, ils prendront la place des draps sales, qui sont d’autant plus sale que du sirop de fraise est venu s’y poser. Et les draps propres en sont souillés, aussi, ils ne sont donc plus propres.

Le linge étendu dans la salle de bain a fait vaciller la barre de douche, et s’est vautré dans la baignoire. Ce matin, des traces inénarrables, dans les toilettes.

Cette soirée m’en rappelle d’autres. Dans quelques jours, j’aurai vingt-trois ans. J’ai l’impression parfois d’en avoir encore dix-sept. C’est exaltant, et triste.

Je vais prendre un bain. Cela ne me rappelle rien, le bain. Et je serai propre.

Profite.

Vendredi 25 décembre

C’est étrange, mais il a l’impression que plus les années passent, et moins il sait apprécier Noël. Il se dit que ce réveillon serait parfait passé en Converse, le gros gilet sur les épaules, affalé dans le canapé, un bon rouge à la main, et son bouquin dans l’autre. Il se dit que s’ils avaient été deux, ç’aurait été parfait. Et au lieu de cela, le voilà de retour à la campagne, dans un cercle restreint, étouffant, sans nouveauté. Il connaît ses cadeaux et ses proches connaissent les leurs, ou presque. Ils dîneront la même chose que l’an passé, et ils ouvriront à nouveaux leurs paquets bien avant minuit – ils n’auront, une fois de plus, aucune envie d’attendre.

Et puis ici il pleut. Chez lui aussi, sûrement. Mais il trouve que c’est un bon prétexte pour détester Noël aujourd’hui. Il a froid, et il n’a pas encore recouvert ses cadeaux du papier qui dans quelques heures se fera violemment déchiqueter par des mains impatientes. Il se sent affreusement blasé, et il s’en veut.

Alors, il essaie de sourire, et de faire comme si de rien n’était, en attendant que tout cela passe. Et peut-être que l’an prochain tout aura changé…

Retour.

Mercredi 23 décembre

Dans quatre jours, j’y serai. Je serai de retour, là-bas. Où tout a commencé, à mes yeux. Et où tout va, à nouveau, recommencer. C’est notre rituel. Les personnes changent chaque année, sauf nous trois. Nous sommes les trois survivants, en quelque sorte. Cette année, nous reverrons des personnes qui n’étaient pas là l’an passé, mais présents deux ans auparavant.

Je me souviens de ce dont nous avions parlé, la première fois. Elle m’avait dit une seule chose : il faut essayer. J’ai pris mon mal en patience – un an plus tard, rien n’avait changé. Et puis cette année…

Des bouleversements. Des changements. Des virages. De grosses claques. De vrais mois de bonheur. Je regarde d’un oeil cette année presque achevée, je la contemple d’un oeil discret, empli de joie, et bientôt mouillé. Il s’est passé tant de choses que j’en ai sûrement déjà oubliées. Je retiens trois lettres, je retiendrai ces mois, et j’en retirerai quelques souvenirs…

De retour au chalet. Tout recommencera ?

Beautiful disaster.

Dimanche 20 décembre

Arrivé au bout du quai, je lui ai dit au revoir, et je suis parti. Marching bands of Manhattan. J’avais envie de courir. J’ai accéléré mon allure, je n’avais pas la force de lancer la course, et pour courir où, de toute façon?

Les gens attendaient patiemment dans le hall de la gare, leurs trains en retard, pour cause de fortes chutes de neige partout dans le pays. J’ai fermé les yeux quelques secondes, je n’arrivais pas à soupirer, à relâcher la pression, à libérer tout cet air comprimé et retenu ces dernières soixante-douze heures. Je sentais vigoureusement battre mon coeur, et je sentais aussi ce poids dont je n’arrivais pas à me libérer.

Peut-on idéaliser certaines personnes au point d’être tant déçu ? Suis-je encore amoureux du précédent ? Suis-je au bord du gouffre, au début de la pente, ou dans le creux de la vague ?

En quelques jours, j’ai remis mes idéaux à plat, j’ai écrasé quelques mégots, sans réussir à comprendre. De quoi ai-je vraiment envie ? Le trouverai-je ? Quelqu’un pourra-t-il arriver à me faire oublier l’autre, ou dois-je me débrouiller tout seul ? Quand arriverai-je enfin à me défaire de son image, quand arrêterai-je de le comparer à tous les autres ?

Ce week-end fut un beau désastre, un magnifique échec.

Combien de temps encore ?

(Noah and the Whale en boucle, en plus de Death Cab for Cutie…)

Looking back.

Dimanche 13 décembre

Je me suis dis que le bas de la rue Mouffetard aurait un charme fou une fois la nuit tombée, alors j’ai attendu dix-sept heures, puis j’ai enfilé mon gros blouson kaki. Rien n’allait vraiment ensemble : le blouson, le pantalon noir, les Converse bleues. Mais je me sentais bien. L’idée de remonter la rue Mouffetard ne m’effrayait pas. La musique de mon baladeur m’enchantait, Yann Tiersen donnait comme une allure surréaliste à Paris, un mélange de cliché, de kitsch et de beauté ultime.

J’ai déboulé sur la rue Claude Bernard, comme pressé de retrouver mon quartier, cette rue que j’ai quittée il y a près de six mois ; et je m’y suis engouffré. J’ai commencé par la librairie, puis le marché : les primeurs, les fromageries, les boutiques alignées dans la rue pavée. Je commençais mon ascension. Et peu à peu, je me suis laissé submergé par les souvenirs. Arrivé sur la place de la Contrescarpe, j’ai presque regretté mon voyage, je me suis retrouvé devant mon immeuble, puis devant son immeuble, et j’ai eu une vague sensation de manque.

Etait-ce la fraicheur de ce mois de décembre, ou la nuit tombée, et l’atmosphère de Noël ? Ou plus ? Je ne sais pas, mais passé la rue Descartes, je me suis senti à la fois soulagé, et envahi de tristesse. Je suis tombé amoureux de ce quartier comme je suis tombé amoureux, littéralement. Et j’ai tourné la page, avec lenteur, mais conviction. Mais je n’arrive décidément pas à retomber amoureux de mon quartier, ni, pour l’instant, de quelqu’un d’autre.

Alors j’ai remonté la rue Saint-Jacques. Et je les ai retrouvés, tous, qui m’attendaient, pour écrire de nouvelles pages, un léger regard, malgré tout, toujours tourné vers le Descartes…

Five days.

Dimanche 15 novembre

Je me réveille avec le soleil. Je me réveille quand le soleil est levé. Levé depuis longtemps je crois, il est déjà midi passé.

Cinq jours sans sortir de l’appartement ou presque, à penser que tout est mieux quand on vit en sous-vêtements, à regarder silencieusement la poussière s’accumuler si rapidement sur mon meuble noir. J’ai probablement du courrier qui m’attend en bas, mais les seules fois où je suis sorti cette semaine, c’était pour aller de l’autre côté du palier, ou – un peu mieux – aller m’acheter des clopes à l’Amiral. Cinq cent mètres.

Avec deux repas par jour on fait beaucoup d’économies. Pourquoi s’en offrir un troisième, qui ne serait que des calories inutilement accumulées, alors que je reste stoïque, presque immobile, dans mon dix-neuf mètres carrés.

Demain, la vie reprendra son cours. Réveil à sept heures vingt (c’est l’heure à laquelle je me suis couché hier non ?), métro Raspail, Pasteur… Une journée au travail, comme les autres.

Cinq jours de glande, mon dieu que c’est bon, un plaisir honteux, un bonheur coupable !

The toothbrush.

Jeudi 5 novembre

He took his toothbrush out of the glass, and put it in the empty McDonald’s bag I have to throw away.

He said it is for my own good. And he’s right.

I don’t know why I kept it so long. The green and pink toothbrush. Maybe I was hoping someday he would come back, and find it here, and he would smile and say « you knew I would come back ». And even if I know it is an absolute dream, which can never come true, I kept it.

And I’m not dreaming anymore. I know it’s really over. We’re done. And I live with it. But I can’t keep thinking it should have ended different. So that may be why I kept it.

I often keep things I don’t need. I often keep things that remind me of people. Even the saddest things, the saddest people and the saddest ends.

That’s how I am, for sure.

It’s silly. I know.