Et puis.

Mercredi 12 janvier

Il comprendra qu’on puisse tomber amoureux de Space Oddity de Bowie à Berlin. Que certains jours je sois bien habillé, et que d’autres jours mes airs de racaille qui porte des Nike sont très bien aussi. Il aimera mon sac VitaminWater et les légumes qui en dépassent quand je rentre de faire des courses, même si au fond du sac il y a des pizzas, du beurre salé, du fromage et des Club Mate.

Et puis la bière il aime, autant que la vodka-tonic, les tequila paf, les bons vins (et des piquettes parfois aussi), le thé glacé citron à base de thé vert, et les tisanes aux fruits rouges. Et le café, évidemment, de préférence noir et sans sucre.

Et puis il me fera reprendre goût à la lecture, m’emmènera au ciné, voir des navets et me rappellera que les bons films méritent à être regardés, alors je le suivrai et on ira voir des films d’auteur. Et ça ne l’empêchera pas d’être discrètement fan de la Nouvelle Star. On fera des dîners de quasi-trentenaires, et des soirées de taré où on se souvient plus de grand chose. On ira à l’opéra, et sur le chemin on écoutera du Lady Gaga pour rigoler.

Va p’t'être falloir arrêter de rêver, un peu, en fait…

Sur la route.

Vendredi 24 décembre

Je suis au volant, la nuit est tombée depuis longtemps, et malgré la radio qui tambourine fort dans nos oreilles, je ne peux m’empêcher de cligner des yeux, comme pour me prouver que je dors pas. Nous avons traversé tous les temps, de la neige à la pluie, les routes sèches, du verglas aussi, parfois. La voiture semble imperturbable, le moteur est silencieux. Comme si le choix de Matt pour cette allemande d’occasion avait été une évidence.

Et puis il y eu cette chanson. Le compteur a passé les cinq cent quatre-vingt cinq kilomètres, et Matt m’a fait rouler vite sur les portions d’autoroute qui ne sont pas limitées. J’ai battu facilement mon record, en atteignant cent soixante dix-huit kilomètres à l’heure, et lui trépignait d’impatience de prendre le volant pour faire la même chose. Mais je ne le laisserai conduire que tard, je l’avais prévenu. Peut-être avant la frontière, je ne savais pas encore.

Et il y eu donc cette chanson. Et je sentais son regard sur mon profil, sans cesse, mais moi je voulais rester concentré sur la route, je souriais seulement un peu. Et au début de la chanson, j’ai senti ma nuque se détendre, mon corps plus relâché, plus serein. J’ai laissé mon bras droit se reposer, conduire à une main ne me gênait pas. Mon avant-bras contre le sien sur l’accoudoir central, il m’a pris la main, comme naturellement, et je nous ai sentis si proches, une fraction de seconde, comme si une connexion s’était établie entre nos nerfs, nos peaux. Alors j’ai tourné la tête. Lui avait fermé les yeux, se laissait endormir.

Combien de kilomètres encore ?

Ôh Berlin.

Vendredi 8 octobre

Il est minuit. Et la soirée n’a pas commencé. Enfin, juste à peine. Pas de préchauffe ce soir, on rentrera dans le vif du sujet : boire, danser, boire. La même rengaine.

Mais il n’est que minuit. Il est bien trop tôt, encore, pour percevoir la foule se presser dans les stations de métro, dans les boîtes qui parsèment Berlin. Dans une heure, les premiers impatients quitteront leurs grands appartements mal isolés, braveront le froid de l’automne naissant, et arriveront, alignés, tels des zombies, aux portes des Berghain, Tresor, Week-end et autres Maria, Comet, Watergate…

Le temps est à la préparation. Un regard dans le miroir pour raffermir à coup de gifles les cernes encore visibles de la fin de semaine précédente. Un pshit de parfum derrière chaque oreille. Un verre de blanc à la main.

Welcome here.

Souffle.

Mercredi 21 avril

Je ne me retournerai pas. Je me laisserai emporter, par ton souffle, sur mon dos, dans mon cou.

Je m’endors sur le ventre. Je sens la fatigue envahir un à un mes muscles, mes yeux se fermer, sans que je ne puisse me contrôler, et les garder ouverts. La fenêtre est ouverte, et le léger voile blanc qui fait office de rideau virevolte, possédé par les rafales s’engouffrant dans la cour de l’immeuble. Plusieurs fois, je me réveille ; le vent me pousse, me frôle, me tord, m’embrasse de tout son être. Et si j’ouvre les yeux, je sais que tout s’arrêtera : c’est un calme olympien qui règnera dans ma chambre ; on entendra à peine, dans la cour, quelques feuilles se courber, se froisser, sous cette force invisible.

Le vent passe, il ne fait que passer, je le laisse fuir. Je sais qu’il reviendra – il est fidèle. Je fermerai les yeux. Il épousera mon dos, se glissera sous mes draps, il fera frissonner ma peau encore tiède au sortir de la douche. Je l’attends, je lui fais confiance : jamais le vent ne disparaît vraiment.

Vieille recette.

Vendredi 16 avril

Ecraser les symboles. Arrêter l’alcool, quelques jours. Sourire de tous ces souvenirs, s’en délecter, et les laisser s’envoler. Repasser plusieurs fois dans ces lieux hantés de mémoires douloureuses. Faire le malheur d’une brosse à dents, en jetant haineusement son amoureuse. Et regarder devant. Vouloir vivre mieux, différent. Se dire que c’est impossible, puis s’imaginer que si. Retrouver ses défauts, un peu mis de côté.

Reprendre sa route. Comparer sans cesse, puis arrêter…

Vieux démons.

Dimanche 7 février

Une 1664 vide. Comme une odeur de lardons grillés. Une lumière blafarde, les nuages n’en démordent toujours pas, et on pourrait dire que la nuit tombe déjà. Il n’est que seize heures, trente-six minutes.

Une musique entraînante contraste avec cette atmosphère grise. Une tranche de citron sur la couverture d’un livre : un mauvais roman qu’il se contraint de lire. La masturbation intellectuelle d’un écrivain guère littéraire. Mais il se dit que pour comprendre la vie des écrivains d’aujourd’hui, il faut lire leurs merdes. Il regrette. S’il avait su, il aurait relu du Duras.

Il chasse ses vieux démons en reprenant la lecture, l’accompagne de canettes de bière, et toujours, de ses cigarettes. Il se cantonnera aux Lucky light, il évitera de se remettre aux Camel. Ce serait le signe de son impuissance, d’une faiblesse qu’il n’a toujours pas surmontée. Il combat les espoirs idiots. Il écrit, et se rend compte qu’en posant ces mots, il avoue à nouveau qu’il est faible.

Reste la musique. Elle le retient, comme un vieux tee porté par une vieille épingle sur l’étendoir en plein courant d’air. Si, à tout jamais, un gros coup de vent se faisait sentir, tout lâcherait. L’épingle est solide, ou au moins il l’espère. Il espère résister. Il attend que la tempête se calme, que les paroles se fassent plus rares. Et on verra quand le printemps reviendra : ses vieux démons repartiront peut-être.

Profite.

Vendredi 25 décembre

C’est étrange, mais il a l’impression que plus les années passent, et moins il sait apprécier Noël. Il se dit que ce réveillon serait parfait passé en Converse, le gros gilet sur les épaules, affalé dans le canapé, un bon rouge à la main, et son bouquin dans l’autre. Il se dit que s’ils avaient été deux, ç’aurait été parfait. Et au lieu de cela, le voilà de retour à la campagne, dans un cercle restreint, étouffant, sans nouveauté. Il connaît ses cadeaux et ses proches connaissent les leurs, ou presque. Ils dîneront la même chose que l’an passé, et ils ouvriront à nouveaux leurs paquets bien avant minuit – ils n’auront, une fois de plus, aucune envie d’attendre.

Et puis ici il pleut. Chez lui aussi, sûrement. Mais il trouve que c’est un bon prétexte pour détester Noël aujourd’hui. Il a froid, et il n’a pas encore recouvert ses cadeaux du papier qui dans quelques heures se fera violemment déchiqueter par des mains impatientes. Il se sent affreusement blasé, et il s’en veut.

Alors, il essaie de sourire, et de faire comme si de rien n’était, en attendant que tout cela passe. Et peut-être que l’an prochain tout aura changé…

Looking back.

Dimanche 13 décembre

Je me suis dis que le bas de la rue Mouffetard aurait un charme fou une fois la nuit tombée, alors j’ai attendu dix-sept heures, puis j’ai enfilé mon gros blouson kaki. Rien n’allait vraiment ensemble : le blouson, le pantalon noir, les Converse bleues. Mais je me sentais bien. L’idée de remonter la rue Mouffetard ne m’effrayait pas. La musique de mon baladeur m’enchantait, Yann Tiersen donnait comme une allure surréaliste à Paris, un mélange de cliché, de kitsch et de beauté ultime.

J’ai déboulé sur la rue Claude Bernard, comme pressé de retrouver mon quartier, cette rue que j’ai quittée il y a près de six mois ; et je m’y suis engouffré. J’ai commencé par la librairie, puis le marché : les primeurs, les fromageries, les boutiques alignées dans la rue pavée. Je commençais mon ascension. Et peu à peu, je me suis laissé submergé par les souvenirs. Arrivé sur la place de la Contrescarpe, j’ai presque regretté mon voyage, je me suis retrouvé devant mon immeuble, puis devant son immeuble, et j’ai eu une vague sensation de manque.

Etait-ce la fraicheur de ce mois de décembre, ou la nuit tombée, et l’atmosphère de Noël ? Ou plus ? Je ne sais pas, mais passé la rue Descartes, je me suis senti à la fois soulagé, et envahi de tristesse. Je suis tombé amoureux de ce quartier comme je suis tombé amoureux, littéralement. Et j’ai tourné la page, avec lenteur, mais conviction. Mais je n’arrive décidément pas à retomber amoureux de mon quartier, ni, pour l’instant, de quelqu’un d’autre.

Alors j’ai remonté la rue Saint-Jacques. Et je les ai retrouvés, tous, qui m’attendaient, pour écrire de nouvelles pages, un léger regard, malgré tout, toujours tourné vers le Descartes…

The toothbrush.

Jeudi 5 novembre

He took his toothbrush out of the glass, and put it in the empty McDonald’s bag I have to throw away.

He said it is for my own good. And he’s right.

I don’t know why I kept it so long. The green and pink toothbrush. Maybe I was hoping someday he would come back, and find it here, and he would smile and say “you knew I would come back”. And even if I know it is an absolute dream, which can never come true, I kept it.

And I’m not dreaming anymore. I know it’s really over. We’re done. And I live with it. But I can’t keep thinking it should have ended different. So that may be why I kept it.

I often keep things I don’t need. I often keep things that remind me of people. Even the saddest things, the saddest people and the saddest ends.

That’s how I am, for sure.

It’s silly. I know.

12.

Vendredi 23 octobre

Est-ce qu’on peut avoir des souvenirs quand on a un an? Est-ce que notre cerveau n’est encore qu’une infâme bouillie à cet âge? Ou bien est-ce l’âge de la raison, l’âge où tout est simple, où on a toujours raison?

Le parallèle est miteux, vieilli et dépassé, mais voilà, Café Clopes a fêté ses douze mois il y a peu… Cinquante-six articles, certains très courts, parfois juste une image, parfois quelques mots, et quelques articles fleuves. Mais également une douzaine de brouillons non publiés, certains datent de décembre dernier, d’autres d’hier ou d’avant-hier.

Je me dis qu’en un an j’ai peu travaillé mon écriture, que Café Clopes est un peu mon dépotoir splendide, mon carnet un peu trop intime que personne ou presque ne lit. Et pas ma boîte à textes / showroom littéraire.

Mais tant pis.

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